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Le narcissisme influence notre estime de soi et nos relations au quotidien. Présent chez tous à des degrés divers, il devient problématique lorsqu’il est excessif ou rigide. Cet article explore ses formes, ses causes et ses impacts pour mieux comprendre et gérer ce trait complexe.
Le pervers narcissique : une notion utile ?
La popularité du terme « pervers narcissique » est proportionnellement inverse à sa pertinence dans le domaine de la psychopathologie. En effet, on le retrouve sur les réseaux sociaux, certains magazines et livres de développement personnel ou encore dans les récits de relations toxique. Mais jamais dans les ouvrages de psychologie. Le psychanalyste Paul-Claude Racamier est à l’origine de ce concept. Cependant, on doit à Marie-France Hirigoyen de l’avoir diffusé dans le grand public au travers de ses ouvrages. Il a l’avantage d’offrir une explication commode à des situations de souffrance relationnelle, ce qui explique son succès. Malheureusement au risque d’une simplification outrancière. Il devient alors la grille d’interprétation privilégiée qui permet de rejeter sur l’autre la responsabilité de sa propre souffrance. Selon le raisonnement simpliste suivant: « je souffre de ma relation avec K., donc K. est un pervers narcissique ».
D’autre part, il s’agit d’un concept purement franco-français. Il n’a aucune reconnaissance dans les milieux de la recherche internationale en psychologie et en psychiatrie. Les classifications internationales, comme le DSM-5, évoquent plutôt le trouble de la personnalité narcissique (Narcissic personality disorder). Ce trouble se caractérise par une une perception grandiose et idéalisée de soi et un besoin excessif d’admiration. Egalement un manque d’empathie et une attitude arrogante ou manipulatrice.
Ainsi, la notion de pervers narcissique mélange des éléments moraux, psychanalytiques et populaires, ce qui la rend floue et parfois trompeuse. En psychologie clinique, on préfère une approche plus nuancée. Une approche qui cherche à comprendre les mécanismes relationnels et les traits de personnalité sans recourir à des étiquettes globalisantes qui simplifient à l’excès la complexité du comportement humain
Le narcissisme est-il une maladie ?
Le narcissisme n’est pas une maladie, mais une caractéristique psychologique universelle. Chacun possède une part de narcissisme, indispensable à la construction de l’identité, à la confiance en soi et à la capacité d’agir. Ce n’est que lorsque cette tendance devient rigide, envahissante ou source de souffrance pour soi ou pour autrui qu’elle peut être considérée, sur le plan psychiatrique, comme un trouble de la personnalité narcissique.
En psychologie sociale, la perspective est plus nuancée. Le narcissisme y est perçu comme un trait de personnalité continu, présent chez tous à des degrés variables. Il peut se décliner sous deux formes principales. D’une part le narcissisme grandiose, associé à la domination, à la confiance extrême et au charisme. De l’autre le narcissisme vulnérable, marqué par l’hypersensibilité au jugement d’autrui et une recherche constante de validation. Cette approche considère donc le narcissisme non comme une pathologie, mais comme une dimension normale de la personnalité. Cette dimension peut avoir des effets positifs ou négatifs selon son intensité et le contexte social dans lequel elle s’exprime
Question d’échelle : comment mesure-t-on le narcissisme ?
Le narcissisme peut être évalué de deux manières, selon qu’il s’agisse d’un trait de personnalité ou d’un trouble clinique.
En psychologie sociale, on utilise principalement des échelles d’auto-évaluation qui mesurent le narcissisme comme un trait continu. L’outil le plus connu est le Narcissistic Personality Inventory (NPI), développé par Raskin et Hall (1979). Cette échelle évalue le narcissisme « grandiose » à travers des dimensions comme la vanité, le besoin d’admiration et la tendance à dominer. D’autres questionnaires, comme le Pathological Narcissism Inventory (PNI), permettent de distinguer les deux principaux types de narcissisme.

En psychiatrie, le diagnostic de trouble de la personnalité narcissique repose sur les critères du DSM-5. Il repose sur une évaluation à l’aide d’entretiens cliniques structurés, tels que le SCID-5-PD (Structured Clinical Interview for DSM-5 Personality Disorders). Ces outils permettent au clinicien d’identifier un fonctionnement narcissique pathologique plutôt qu’un simple trait de personnalité.
Un ou des narcissismes ? Les différents types de narcissisme
Le narcissisme n’est pas un concept univoque. Les recherches en psychologie montrent qu’il existe différents types, aux caractéristiques et aux conséquences distinctes. Selon les études de Krizan & Johar (2012), le narcissisme se divise en deux formes principales. D’un côté le narcissisme grandiose, de l’autre le narcissisme vulnérable. Le narcissisme grandiose se manifeste par une confiance en soi excessive, un charisme apparent et une tendance à dominer socialement. Les individus grandioses affichent souvent une image de force et d’assurance. Ils peuvent également être manipulateurs et sont généralement centrés sur leur succès personnel.
À l’inverse, le narcissisme vulnérable se caractérise par une hypersensibilité au jugement des autres, une anxiété sociale et un besoin constant de validation. Les personnes vulnérables sont souvent introvertie. Elles se sentent facilement blessées et développent des comportements défensifs pour protéger leur estime de soi fragile.
Une étude récente de Audri Shabrina Fadhila (2024) montre que ces deux formes de narcissisme diffèrent également dans leur impact sur les relations interpersonnelles et la régulation émotionnelle. Tandis que le narcissisme grandiose se manifeste par une assertivité sociale et à la recherche d’influence, le narcissisme vulnérable entraîne souvent stress, détresse et difficultés relationnelles. Ces travaux scientifiques soulignent l’importance de distinguer ces types pour comprendre les comportements narcissiques et leur impact sur la vie sociale et psychologique.
Les origines : comment devient-on narcissique ?
Le narcissisme résulte d’une combinaison complexe de facteurs génétiques, développementaux et éducatifs, selon une perspective biopsychosociale.
Sur le plan génétique, des études jumeaux montrent que le narcissisme possède une composante héréditaire significative. Par exemple, Luo & Cai (2018) ont observé que les variations génétiques expliquent une part importante des différences individuelles dans le narcissisme grandiose et vulnérable. Ils suggèrent ainsi une prédisposition génétique de certains traits narcissiques
L’aspect éducationnel et développemental est également crucial. Brummelman et al. (2015) ont montré que la manière dont les parents valorisent et renforcent l’estime de soi chez l’enfant peut favoriser l’émergence d’un narcissisme grandiose. Des louanges excessives ou non contingentes sur la performance semblent encourager une confiance en soi exagérée et parfois fragile.
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Enfin, dos Reis et al. (2025) insistent sur l’importance des interactions sociales et du contexte familial dans la régulation des traits narcissiques. Les expériences précoces de soutien, d’empathie et de limites claires influencent la manière dont l’enfant développe une image de soi stable et saine ou, au contraire, des tendances narcissiques pathologiques.
Ainsi, le narcissisme s’explique par l’interaction dynamique entre facteurs biologiques, éducatifs et sociaux, soulignant la complexité de son développement.
Question de genre : les narcissiques sont-ils des hommes ?
Le narcissisme n’est pas exclusivement masculin, bien que certains stéréotypes populaires le présentent souvent comme tel. Selon Grijalva et al. (2015), les études méta-analytiques montrent que les hommes ont, en moyenne, des scores légèrement plus élevés en narcissisme grandiose. Cependant, ces différences sont relativement faibles et ne signifient pas que seuls les hommes présentent des traits narcissiques.
Les femmes peuvent également manifester du narcissisme, parfois sous des formes différentes, comme le narcissisme vulnérable, plus difficile à détecter dans les études traditionnelles. Grijalva et ses collègues soulignent que les écarts entre sexes dépendent aussi des mesures utilisées et du contexte culturel. Ils relèvent ainsi que certains instruments de mesure sont parfois biaisés vers des comportements typiquement masculins.
En somme, le narcissisme n’est pas un trait exclusivement masculin. Les hommes et femmes peuvent en présenter, mais les formes et expressions du narcissisme peuvent varier selon le genre et le contexte social.
Le narcissisme est-il dangereux ?
Famille et école
Le narcissisme, lorsqu’il est excessif, peut poser des problèmes significatifs dans le milieu familial et scolaire. Selon Fanti & Frangou (2018), les enfants présentant des traits narcissiques élevés, grandioses ou vulnérables, montrent souvent des difficultés dans leurs interactions sociales.
Dans le contexte familial, un enfant narcissique peut générer des tensions en raison de son égocentrisme, de son besoin constant d’admiration et de sa difficulté à reconnaître les besoins des autres membres de la famille. Ces comportements peuvent créer des conflits et fragiliser les relations parent-enfant, rendant l’éducation plus complexe.
Dans le contexte scolaire, le narcissisme peut se traduire par des problèmes relationnels avec les pairs et les enseignants. Les enfants grandioses peuvent adopter des comportements dominateurs ou arrogants. Tandis que les enfants vulnérables risquent d’être anxieux et hypersensibles aux critiques. Fanti & Frangou soulignent que ces difficultés peuvent entraver l’apprentissage, la coopération et le développement social. Ils montrent ainsi l’importance d’une intervention précoce et d’un encadrement adapté.
Agression dans le couple
Il existe une corrélation entre le narcissisme et des formes d’agressivité relationnelle qui se manifestent dans le cadre du couple. Les recherches de Valashjardi & Charles (2019) montrent que les individus présentant un narcissisme grandiose ou vulnérable ont tendance à réagir de manière hostile lorsqu’ils perçoivent une menace à leur estime de soi. Cela peut se traduire par des conflits fréquents et des comportements manipulateurs.
Selon Kalemi et al. (2019), cette agressivité se traduit par des stratégies de contrôle, de domination et de dénigrement au sein de la relation. Cela a pour conséquence une augmentation du stress émotionnel et une diminution de la satisfaction conjugale. Les partenaires de personnes narcissiques rapportent souvent un sentiment de frustration, d’insécurité et de souffrance psychologique. Notamment chez ceux confrontés à des comportements de narcissisme vulnérable, marqués par l’instabilité émotionnelle et la réactivité aux critiques.
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Enfin, Blinkhorn et al. (2018) soulignent que ces dynamiques peuvent entraîner un cercle vicieux, où l’agressivité du narcissique provoque des réactions de retrait ou de colère chez le partenaire. Ces réactions renforcent à son tour le narcissisme défensif et l’hostilité. Ces études mettent en évidence que l’agressivité liée au narcissisme a des impacts significatifs sur la stabilité et la qualité des relations intimes. Cela implique une attention particulière dans l’accompagnement psychologique des couples.
Leadership et vie politique
Le narcissisme peut également avoir des conséquences particulièrement problématiques dans le domaine du leadership et de la politique. Selon Czarna & Nevicka (2019), les leaders narcissiques se distinguent par une grande confiance en eux, un charisme élevé et une forte ambition. Ce qui peut leur permettre de se faire remarquer et d’influencer efficacement les autres. Cependant, ces traits s’accompagnent souvent d’une tendance à l’autoritarisme, à l’impulsivité et à la surestimation de leurs capacités. Ces modes de fonctionnement augmentant le risque de décisions maladroites ou risquées.

Les études de Campbell & Crist (2020) et Sendinc & Hatemi (2023) montrent que les politiciens narcissiques ont tendance à prioriser leur image et leur pouvoir personnel au détriment de l’intérêt collectif. Ils utilisent fréquemment des stratégies manipulatrices pour renforcer leur popularité ou consolider leur position. Cette attitude peut nuire à la transparence et à la confiance dans les institutions.
De plus, Watts et al. (2013) soulignent que le narcissisme dans le leadership est lié à une faible tolérance à la critique, un besoin constant d’admiration et une propension à ignorer les avis divergents. Ces comportements peuvent créer des environnements organisationnels instables et des prises de décision dangereuses.
Fatal attraction : le narcissisme peut-il s’associer à d’autres traits de personnalités problématiques ?
Le narcissisme se combine fréquemment à d’autres traits de personnalité problématiques, formant souvent des configurations comportementales complexes. Plusieurs recherches mettent en évidence son lien avec la Dark Triad, un ensemble de traits comprenant le narcissisme, la manipulation machiavélique et la psychopathie. Selon Jones & Paulhus (2014), ces traits partagent des caractéristiques communes telles que l’égoïsme, la recherche de pouvoir et le manque d’empathie. Chacun de ces traits présente cependant des nuances spécifiques. Le narcissisme implique un besoin d’admiration et une surestimation de soi et la psychopathie un manque de remords et de contrôle des impulsions. Enfin le machiavélisme une tendance à manipuler autrui à des fins personnelles.
Les études de Crysel et al. (2013) et Furnham et al. (2013) montrent la corrélation entre ces traits qui peuvent se manifester simultanément. Ce qui a pour conséquence d’augmenter le potentiel de comportements antisociaux et relationnellement destructeurs. Muris et al. (2017) soulignent que le narcissisme peut également coexister avec des traits de psychopathologie légère, comme l’agressivité ou l’instabilité émotionnelle, aggravant les conflits interpersonnels.
Dans l’ensemble, le narcissisme ne se limite donc pas à un trait isolé. Il s’inscrit souvent dans des combinaisons problématiques qui affectent les relations sociales, professionnelles et intimes, rendant l’évaluation et l’intervention plus complexes.
Peut-on soigner le narcissisme ?
Le narcissisme, en tant que trait de personnalité, n’est pas une maladie. Il ne nécessite donc pas de traitement lorsqu’il se situe dans des niveaux modérés. Car il fait partie des différences normales entre individus et peut même contribuer à la confiance en soi et à l’affirmation personnelle. Cependant, lorsque le narcissisme devient pathologique, comme dans le trouble de la personnalité narcissique, il peut générer des difficultés importantes dans les relations, le travail et la régulation émotionnelle, justifiant une intervention.
Selon Dimaggio (2022), la prise en charge du narcissisme pathologique repose essentiellement sur la psychothérapie individuelle. Celle-ci doit être centrée sur l’amélioration de l’estime de soi, la reconnaissance des besoins et émotions des autres, ainsi que la réduction des comportements manipulatoires ou défensifs. Klein et al. (2023) insistent sur l’importance d’une relation thérapeutique stable et empathique. En effet, les patients narcissiques peuvent se montrer méfiants ou critiques envers le thérapeute.
Enfin, Campbell & Crist (2020) rappellent que le traitement est lent et complexe. Ils soulignent que le narcissisme, même pathologique, n’est pas complètement « guérissable ». Il peut cependant être modéré par une prise de conscience et un apprentissage de stratégies relationnelles adaptées. Le soin vise donc l’adaptation et la réduction des impacts négatifs, plutôt qu’une disparition totale du trait.
Campbell, W. K., & Crist, C. (2020). The new science of narcissism : Understanding one of the greatest psychological challenges of our time-and what you can do about it. Sounds True.