Psychologie

La psychologie positive détient-elle la recette du bonheur?

psychologie positive et pratique de la gratitude
11 minutes

La psychologie positive est une discipline récente qui tente de répondre à une question ancienne : quelles sont les conditions qui favorisent bonheur? Les philosophes grecs de l’époque de Socrate faisaient déjà du bonheur le « souverain bien », la quête ultime de toute vie humaine. Contrairement à la philosophie socratique, la psychologie positive utilise des méthodes scientifiques pour aborder la question du bonheur. Alors, cette nouvelle branche de la psychologie peut-elle garantir à chaque individu une vie heureuse ?

Le Sommet Mondial du Bonheur (World Happiness Summit) a réuni pendant trois jours à Miami au début du mois de mars les meilleurs experts dans la science du bonheur et du bien-être, et un public désireux de s’approprier des outils pratiques pour rendre sa vie meilleure et plus heureuse. Ainsi, durant quelques jours, plus de 35 conférenciers se sont succédés à la tribune, provenant de 40 pays différents.

La révolution du bonheur

Cet événement coïncidait avec la journée internationale du bonheur, instaurée par l’ONU depuis 2012, qui «invite tous les États Membres, les organismes des Nations Unies et les autres organisations internationales et régionales ainsi que la société civile, y compris les organisations non gouvernementales et les particuliers, à célébrer comme il se doit la Journé internationale du bonheur, notamment dans le cadre d’initiatives éducatives et d’activités de sensibilisation» comme on peut le lire sur le site de l’organisation.

Le bonheur mondialisé

Cependant, certains pays n’ont pas attendu le décret des Nations Unies pour faire du bonheur une priorité nationale. Ainsi, le petit pays du Bhoutan a défini depuis 1972 le Bonheur National Brut (BNB) comme indice servant à mesurer le bonheur et le bien-être de la population du pays. En effet, cet indice a été défini comme un moyen de mesure du niveau de vie plus général et plus représentatif que le traditionnel Produit National Brut (PNB).

Ces différentes actions à l’échelle nationale ou internationale montrent que la notion de bonheur n’est plus seulement envisagée à titre individuel, mais fait également partie de préoccupations plus globales. C’est pourquoi il semble actuellement difficile d’estimer la richesse et la qualité de vie d’une population sans faire référence à son niveau de bien-être et de bonheur.

Une révolution positive en marche

La recherche en psychologie n’est d’ailleurs pas en reste dans cette nouvelle tendance à la quête du bonheur. Par exemple, le GGSC (Greater Good Science Center) de l’université de Berkeley, fondé en 2001, est un institut de recherche en psychologie positive qui se veut à la pointe d’un nouveau mouvement scientifique se donnant pour but d’explorer les racines du bonheur, des comportements altruistes, de la compassion, de la solidité des liens sociaux et de ce qui, de manière plus générale, donne sens à vie. Rien que ça !

Ainsi, le but de cette organisation est de promouvoir des changements culturels à grande échelle. Elle se donne en effet pour mission de modifier la manière dont les gens perçoivent la nature humaine et comprennent les sources du vrai bonheur. C’est pourquoi les relations interpersonnelles sont particulièrement valorisées. Il s’agit donc pour le GGSC de promouvoir une société plus compassionnelle, plus relationnelle, et donc meilleure.

Un projet à l’image des socialismes utopiques

Comme on peut le voir, ce type de projet n’est pas sans rappeler ceux des socialismes utopiques du début du XIXe siècle, tels que Charles Fourier, Saint Simon ou bien Robert Owen en Grande Bretagne les imaginaient. A cette différence près qu’aujourd’hui, le mot d’ordre est « be happy » et les armes sont l’amélioration du bien-être individuel et des rapports entre les hommes. La révolution du bonheur est en marche.

Tout ceci n’aurait sans doute jamais existé sans les travaux pionniers de Martin Seligman, professeur de psychologie à l’université de Pennsylvanie et considéré comme le père de la psychologie positive. En effet, il y a plus de 20 ans, alors qu’il était président de l’APA (American Psychologycal Association), il a fondé le champ de la psychologie positive.

Qu’est-ce que la psychologie positive ?

Martin Seligman est l’un des 13 psychologues les plus cités dans les publications universitaires de psychologie au 20e siècle. Grand lecteur de Freud, il comprend vite les insuffisances méthodologiques du psychanalyste, à l’époque où il suit des études de philosophie à l’université de Princeton. Par la suite, les cours de psychologie lui apprennent les méthodes expérimentales qui font de la psychologie une science. Dans sa conception de la psychologie positive, des années plus tard, jamais il ne se départira de cette dimension scientifique et de la nécessité de la recherche. C’est pourquoi les fondements de la psychologie positive ont une base expérimentale.

« Les changements sont à notre portée tout au long de l’âge adulte »

Martin Seligman

Alors, qu’est-ce que la psychologie positive ? C’est une science dont l’objectif principal est d’aider les personnes à construire une vie riche et heureuse grâce à des interventions positives, plutôt qu’en focalisant l’attention sur les dysfonctionnements psychologiques ou bien en recherchant les causes supposées des difficultés présentes dans le passé. La psychologie positive s’intéresse donc à la santé et au bien-être de l’individu, à ce qui le rend plus résiliant plus optimiste, et le conduit à une vie plus épanouie.

Quels sont les outils de la psychologie positive ? Le modèle PERMA

Seligman a fondé un modèle, appelé PERMA, basé sur cinq piliers, qui se présente comme une théorie scientifique du bonheur. Selon lui, ces cinq éléments sont au coeur du bien-être et du bonheur psychologique. De quoi s’agit-il ?

P comme émotions Positives

Cet élément du modèle possède l’un des liens les plus manifestes avec le bonheur. Il s’agit de la capacité à être optimiste et à voir le passé, le présent et le futur dans une perspective positive. Cette manière positive d’appréhender la vie peut nous aider dans nos relations et dans notre travail. Elle peut également contribuer à une plus forte créativité et inciter à mieux saisir les opportunités qui se présentent. La vie de chacun est émaillée de moments heureux et de moments difficiles. Or se focaliser sur les moments difficiles augmente les chances de développer une humeur et des symptômes dépressifs. C’est pourquoi il est important de concentrer son attention sur les aspects positifs de la vie. Les recherches ont mis en évidence les nombreux bénéfices, au niveau de la santé, générés par une attitude optimiste et positive.

E comme Engagement

Il est également important d’être capable de trouver des activités qui nécessitent un engagement total. En effet, qu’il s’agisse de jouer d’un instrument, de faire du sport, de danser, de travailler sur un projet personnel ou autre, nous avons besoin par moment d’être entièrement absorbé dans l’instant présent, de nous sentir immergé dans une tâche ou une activité plaisante. Ce sentiment d’être entièrement absorbé dans l’instant présent a été dénommé flow par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi. Ainsi, le flow, qu’il faut distinguer de l’état de pleine conscience (mindfulness), génère un état de bien-être dans l’instant. Cependant, ses effets se font également sentir sur le long terme. Il induit ainsi une augmentation de la satisfaction de vivre, et peut participer à un bien-être durable.



R comme Relations

Les relations humaines et les liens sociaux sont un des aspects les plus importants de la vie. Les humains, en tant qu’animaux sociaux, ont en effet besoin de connexions, d’intimité ainsi que d’interactions émotionnelles et physiques fortes avec leurs congénères. Construire des relations positives avec ses parents, ses frères et soeurs, ses pairs et des amis est vital, pour dispenser et recevoir de l’amour et de la joie. De fortes relations apportent également un soutien considérable dans les moments difficiles. Des études montrent que lorsqu’un risque de se retrouver isolé est présent, les zones du cerveau responsables de la douleur s’activent. Dans une perspective évolutionniste, cela s’explique par le fait que l’isolement elle est la pire chose qui puisse arriver à l’être humain, car cette situation menace directement sa survie.

M comme Sens (Meaning)

Avoir un but et donner un sens à notre vie est crucial pour vivre une vie heureuse, riche et épanouie. La course au plaisir et au bien-être matériel est rarement récompensée de ce qui donne du sens à la vie. Or la recherche d’un sens est une des conditions du bonheur. C’est pourquoi la psychologie positive s’intéresse à cette question. Elle partage d’ailleurs ce point avec la thérapie ACT (Acceptance and Commitment Therapy), dont les fondements théoriques sont par ailleurs fort éloignés de ceux de la psychologie positive. L’ACT met en effet l’accent sur la notion de « valeur », qu’elle place au centre du processus thérapeutique.

A comme Accomplissement

Avoir un but et de l’ambition dans la vie peut nous aider à réussir des choses qui peuvent nous donner un sens de l’accomplissement, d’une tâche achevée. A condition bien sûr de se fixer des objectifs réalistes et atteignables. Ainsi, le simple effort dirigé vers un objectif à atteindre apporte déjà un sentiment de satisfaction. Lorsque l’objectif est atteint, cela conduit à un sentiment de fierté et de plénitude. Accomplir des choses qui ont un sens est donc propice au plein épanouissement et au bonheur.

Le bonheur sans les autres?

Chris Peterson, autre pionnier dans le domaine de la psychologie positive, professeur à l’université du Michigan avant son décès prématuré en 2012, avait l’habitude de résumer la psychologie positive en trois mots : les « autres personnes comptent». Nous sommes en effet des êtres sociaux et nous ne serions pas grand-chose sans l’attention et le soutien de nos congénères. Non seulement nous avons besoin de l’autre pour survivre, mais également pour progresser, nous développer et nous épanouir.

Partager ses émotions avec autrui

Par exemple, imaginez un instant que vous soyez envahi(e) d’une joie soudaine. Imaginez ce que vous pourriez ressentir alors. Maintenant, pensez à ce que vous pourriez éprouver si vous aviez l’occasion de partager cette expérience de joie avec une personne proche, une personne que vous aimez. Le sentiment de joie s’en trouverait sans doute décuplé. Ainsi, avoir des amis proches et des êtres aimés avec lesquels nous pouvons partager nos expériences intérieures les plus intimes apporte un surplus de sens à notre vie, et nourrit notre bien-être.

L’importance des relations

Les études montrent en effet que des relations de qualité ont un impact puissant sur notre bien-être. Mais entretenir des relations de qualité demande des efforts, plus particulièrement encore lorsqu’il s’agit de relations amoureuses. En effet, celles-ci n’apparaissent pas de manière magique, sauf dans les contes de fées et les films. Par contre, dans la vie réelle, seules des habitudes saines peuvent conduire à des relations à long terme heureuses et satisfaisantes.

4 habitudes de psychologie positive pour améliorer son bonheur

C’est pourquoi, selon Suzann et James Pawelski, auteurs de Happy Together, pour améliorer notre bien-être individuel, nous pouvons adopter les quatre habitudes suivantes :

1. Les bienfaits de la gratitude

Avoir de la gratitude de pour ce que nous apporte la vie et les autres. Autrement dit, tourner son attention sur ce que nous avons plutôt que sur ce qui nous manque. Les auteurs nous rappellent également qu’il n’est pas suffisant de ressentir de la gratitude vis-à-vis des autres, mais qu’il est également important d’exprimer cette reconnaissance, cette gratitude, de la communiquer. Ils insistent enfin sur la régularité de cette pratique, pour qu’elle porte ses fruits.

2. Prendre soin de nos relations

Prendre le temps de réfléchir à nos relations et aux types d’interactions que nous avons avec nos amis et les personnes que nous aimons. A-t-on tendance, par exemple, durant les moment passés ensemble, à se plaindre et à focaliser notre attention sur des problèmes ? Ou bien sommes-nous dans une disposition de joie et de félicité durant ces opportunités de connexion ? Se demander enfin quelles étapes spécifiques et quel plan d’action nous pouvons mettre en place pour intensifier nos liens avec les autres.

3. Le positif en ligne de mire

Se focaliser sur ce qui va bien plutôt que sur ce qui va mal dans nos vies et dans le monde. On peut pour cela se prêter à certaines expériences telles que, par exemple, supprimer journaux télévisés ou diffusés sur les réseaux sociaux. En effet, les médias véhiculent des informations catastrophistes, anxiogènes et génératrices de mal-être. En diminuant ces sources délétères, on diminue son niveau d’anxiété et on se réapproprie du temps libre, que l’on peut utiliser pour son bien-être. On peut également, par exemple, rechercher la plus petite chose à faire dans la journée pour nous aider à nous épanouir et évoluer de manière plus positive dans le monde. Et la mettre en pratique.

4. Connaitre ses « forces »

Identifier nos « forces de caractère » et les mettre chaque jour en application. Chris Peterson a particulièrement travaillé sur cette notion de « force », définie comme « capacité de se comporter, de penser ou de ressentir de manière qui favorise un fonctionnement et des performances optimales et aide à mener une vie heureuse et florissante ». Quand nous exerçons nos forces de manière quotidiennes, nous augmentons notre bien-être individuel. Et quand nous les exerçons dans le cadre d’une relation, nous faisons l’expérience d’un lien plus fort et d’une meilleure satisfaction.

La psychologie positive assure-t-elle le bonheur?

Si la psychologie positive est une science de l’amélioration de soi visant à la recherche d’une vie plus épanouie, est-elle pour autant la recette ultime du bonheur? Peut-être faut-il dépasser cette vision caricaturale de la psychologie positive et montrer ses limites, en particulier dans la quête du bonheur.

La psychologie positive comme pratique thérapeutique

Les individus sont parfois confrontés à des difficultés et de la souffrance qui les amènent à consulter un spécialiste. Or l’offre thérapeutique est vaste, et le choix d’un type de thérapie relève souvent d’un choix cornélien. Dans le domaine de la psychothérapie, la psychologie positive montre pour l’instant des résultats mitigés. Par exemple, des études montrent son efficacité dans le cas de dépressions légères mais pas en ce qui concerne les dépressions chroniques ou sévères. Ainsi, dans le domaine de la psychopathologie, la psychologie positive doit encore faire ses preuves. Elle est pour l’instant considérée comme une psychologie de la santé et non comme une psychothérapie, c’est à dire destinée à agir de manière préventive plutôt que curative.

Une autre critique faite à la psychologie positive est qu’elle semble surfer sur la vague idéologique d’un bonheur indissociable de l’individualisme contemporain. La psychologie positive serait ainsi perçue comme un avatar du capitalisme moderne, favorisant « l’industrie du bonheur » pour reprendre l’expression des auteurs de Happycratie.

La tyrannie du bonheur

En effet, dans leur ouvrage, Eva Illouz et Edgar Cabanas défendent la thèse selon laquelle elle serait une réponse capitaliste à un environnement chancelant et instable. Plus précieusement, elle viserait à redonner de l’espoir et mieux faire avaler la pilule d’un monde en crise, par le biais de la marchandisation du bonheur: «Il y a toujours un nouveau régime à suivre, une méthode d’évaluation et de régulation de soi à essayer, un vice à abandonner, une habitude plus saine à acquérir, un nouveau traitement à suivre, un objectif à atteindre, une expérience à vivre, un besoin à satisfaire, un temps à optimiser» nous disent les auteurs.

Ces critiques ne sont pas sans rappeler celles que Pascal Bruckner formulait il y a 20 ans dans L’euphorie perpétuelle: essai sur le devoir de bonheur. Il y dénonçait l’idéologie qui fait du bonheur une obligation et une injonction, la considérant comme « un nouvel ordre mondial ».

«Par devoir de bonheur, j’entends cette idéologie propre à la deuxième moitié du XXe siècle et qui pousse à tout évaluer sous l’angle du plaisir et du désagrément, cette assignation à l’euphorie qui rejette dans la honte ou le malaise tous ceux qui n’y souscrivent pas.»

Pascal Bruckner, L’euphorie perpétuelle: essai sur le devoir de bonheur

La psychologie positive vise-t-elle le bonheur?

La recherche du bonheur ne date pas d’hier. En effet, l’eudémonisme était déjà considéré comme le souverain bien, le but ultime de la vie, par les philosophes grecs du Ve siècle avant J.-C. La psychologie positive vise-t-elle également la quête du bonheur? Pas si sûr. Comme le rappelle Rebecca Shankland dans son ouvrage La Psychologie positive, « la psychologie positive ne cherche pas à stimuler la quête du bien-être chez les individus. Cette quête du bonheur est naturellement présente et bien partagée dans toute culture […] ».

De même, Martin Seligman nous met en garde sur le fait que le bonheur n’apparaît pas par miracle, qu’on ne se réveille un beau matin parce qu’il frappe à notre porte. Le bonheur n’est pas non plus un acquis définitif, il ne se stocke pas. Il n’est pas une destination mais plutôt un voyage, pas un objectif, mais plutôt le trajet d’une vie. En effet, le bonheur se cultive, il est le résultat d’une pratique de bonnes habitudes durant toute la vie. C’est plutôt à la mise en place de ces bonnes habitudes que vise la psychologie positive.

Ainsi, la bonne nouvelle est que plus nous pratiquons, meilleurs nous devenons pour améliorer notre bien-être, et donc notre bonheur, un peu comme un chirurgien qui devient de plus en plus compétent et performant au fur et à mesure qu’il opère. Alors au travail!

Pour aller plus loin

Bruckner, P. (2000). L’euphorie perpétuelle: essai sur le devoir de bonheur. Paris, France: B. Grasset.

Cabanas, E., & Illouz, E. (2018). Happycratie: comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (F. Joly, trad.). Paris, France: Premier Parallèle.

Pawelski, S.P., Pawelski, J. O. (2018). Happy Together: Using the Science of Positive Psychology to Build Love That Lasts. New York, New York: TarcherPerigee.

Shankland, R. (2014). La psychologie positive. Paris, France: Dunod.


Jean-François Lopez

Psychologue clinicien, psychothérapeute. Diplômé de l'Université Grenoble Alpes, je me suis formé au modèle de thérapie brève systémique de Palo Alto, qui favorise le changement en faisant appel aux ressources de la personne.
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